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couverture du livre Fossoyeur de l’apocalypse écrit par Denjean Frédéric

Denjean Frédéric

Fossoyeur de l’apocalypse

23.69 € TTC

Frais de port inclus France
Métropolitaine uniquement

206 pages
A5 : 14.5 x 20.5 cm sur papier 80 g offset
Style litteraire : Roman
Numéro ISBN : 978-2-35682-040-2

Présentation de Fossoyeur de l’apocalypse


A quoi bon, peut-on se demander, se souvenir de cet ignoble été 1994. Par acquit de conscience peut-être… pour ne pas oublier l’horreur, pour moi, cette opération extérieure n’a pas broyé mon corps, mais elle a réussi à broyer mon âme. La cruauté des meurtriers était sans pitié, pas même les bébés ne furent épargnés et, bien souvent, les victimes étaient violées et torturées avant de mourir.
Comment j’ai pu devenir moi-même un animal, pour surmonter et survivre dans cet enfer dans lequel aucune préparation, aucun entraînement m’ont été promulgués pour côtoyer les corps sans vie entassés par milliers sur les bords des routes.

Je ne porte aucun jugement sur les responsabilités et les causes du génocide. Je raconte simplement ma vie pendant mes 101 jours passés à l’intérieur de l’opération Turquoise. Mes ressentis, mes craintes, mes peurs, mes joies qui feront de moi un homme qui saura désormais ce que l’homme est capable contre ses semblables.

Naïf, je ne le suis plus, cette expérience humaine m’a convaincue que le « plus jamais ça » se renouvellera. La vision des mères mortes, les enfants sur le dos dont certains étaient encore vivants me hantent encore, comme si je devais être puni d’avoir pu regarder ce spectacle horrifiant et de n’avoir rien fait… comme certains l’affirment.


Extrait du livre écrit par Denjean Frédéric


Volontaire

Je suis encore un homme en uniforme, vêtu d’une chemisette bleu ciel, d’un pantalon jersey bleu marine et des chaussures noires. Je marche sur la longue ligne droite, cette route d’asphalte chauffée par le soleil piquant provençal. Je marche seul d’un pas nonchalant et je pense, m’interroge sur cette nouvelle vie, me questionne sur cette rencontre. Le calot passé sous l’épaulette d’adjudant de l’armée de l’air, le ventre apaisé du repas de service pris au mess je rejoins, le temps ne m’étant pas compté mon bureau. Muté depuis 1991 à salon sur la base aérienne 701, venant de Luxeuil la petite Sibérie, cette mutation sous un meilleur climat était un nouveau départ pour mon couple en naufrage. Le ciel bleu du midi a fini de délaver mes sentiments laissant mes deux enfants comme otages à mon ex. Après l’orage vient le beau temps, mon destin, seul compagnon de solitude me récompense d’une rencontre exceptionnelle au centre de plongée que je fréquente en tant que cadre. Une sirène épanouie, clairvoyante et d’une extrême écoute se rapproche de moi. Pas après pas je pense à elle, j’essaye de me projeter plus loin sans trop bien comprendre ce qui m’arrive. Ma respiration à grande goulée d’air chaud sentant la résine de la petite pinède où même l’ombre brûle sous le soleil ne m’éloigne pas de mes pensées. La sueur perle sur mon front et plaque ma chemisette sur mon dos. La façade de mon bâtiment en pierre de Rogne se rapproche, j’arrive dans cet endroit décontracté ne sachant pas que dans un instant j’allais faire connaissance et prendre un ticket pour l’enfer, non pas celui de la religion mais celui des hommes. J’échange deux mots à un camarade qui fume une cigarette sur le pas-de-porte et qui essaime ces cendres dans un empennage de bombe réformé de 250 kg renversé qui sert de cendrier de perron. Nul doute, le détournement de son rôle initial en bac à sable où sont
enfouis des mégots, est le seul témoin inerte de multiples discussions faisant et défaisant nos rôles dans cette enfilade de bureaux identique aux geôles d’une maison d’arrêt. Chaque porte indique la peine de celui qui s’y trouve, pour ma part j’habite la cellule armement. Mon rôle, assurer et contrôler tout ce qui touche à l’armement sol comme avion.

Je suis seul dans mon bureau, entouré de dizaines de classeurs classés par thèmes, parfaitement alignés et nommés comme la réglementation nous y oblige. Sur ma paillasse un désordre bien ordonné fait comprendre aux visiteurs et à mon lieutenant-colonel chef des moyens techniques que je ne m’ennuie pas une seule seconde. Les fenêtres sont équipées de persiennes métalliques chauffées à blanc inclinables à l’origine mais fixes définitivement par des crémaillères mal entretenues. Vitres et porte grandes ouvertes un léger courant d’air facilite l’évaporation de la sueur sur ma chemisette. Je m’accorde un moment de réflexion sur l’échéancier de mon travail de cet après-midi. Une fois mon emploi du temps décidé, ce qui a pris deux secondes je pousse mon fauteuil à roulettes en arrière et me lève pour me diriger d’un pas résolu vers les toilettes. Un regard instinctif vers la gauche et la droite, je pousse la porte des WC hommes et me retrouve devant un mur où sont pendus trois urinoirs bouches béantes qui attendent leur aumône comme des oisillons au nid au moment de la becquée. Je me plaque raisonnablement et commence à rassasier l’énorme gueule de porcelaine blanche et comme tous ceux qui seraient à ma place j’examine le mur de haut en bas peint d’un jaune pâle comme un tableau de maître. Par là, le peintre n’a passé qu’une couche, ici le papier de verre ne lui a pas chauffé la paume tant les aspérités rehaussées par la lumière du néon sont voyantes. Je suis machinalement le tuyau en cuivre brut qui dessert les pissotières quand des épaulettes de lieutenant-colonel viennent se poser juste à mes côtés pour les mêmes besoins que moi. De petite taille mon chef m’a toujours apprécié et comme je dirais il m’aime bien. A peine m’a-t-il vu et sur un ton grave et soulagé « Denjean vous êtes là je vous cherche partout ». Dans ma tête des milliers de connexions se mettent en place pour avoir réponse ou à une justification de tout ordre. A peine avoir baissé sa fermeture qui la remonte et m’ordonne « allé venez c’est urgent. Je remballe et suis ce petit homme, ces petites jambes semblent courir, sur ces talons, bien n’avoir rien à me reprocher je doute de moi. Même si j’ai confiance en moi la méfiance s’installe tant l’affaire semble sérieuse et urgente. Arrivés à sa porte avant même d’avoir la main sur la poignée il m’invite à m’asseoir. En un millième de seconde je pense que si je devais passer au trapèze il ne m’aurait pas fait part de m’installer. Droit dans les yeux, en parlant vite comme si sa vie en dépendait, il m’informe que j’ai deux secondes pour réfléchir et une seconde pour lui donner une réponse. Putain là ce n’est pas la même, à chaque fois et par expérience je sais que la lame de la guillotine est au-dessus de moi et que ma décision risque de me coûter cher. C’est incroyable à quelle vitesse votre cerveau analyse chaque mot chaque geste même les plus anodins.

« Êtes-vous prêt pour partir au Rwanda » top chrono...

Ca y est j’y suis depuis la guerre du golfe en 91 où je suis allé en tant que volontaire je ne pensais qu’à une chose, à repartir en tous lieux et en tout temps. Aucune idée de ce qui pouvait se passer là-bas à part les infos peu reluisantes décrites à la télé. Pour moi partir en opération extérieure était ma raison de vivre dans ma carrière. Soif d’aventure, fuir, argent, connaître et vivre ce que peu de gens vivent, me mettre en marge d’un système, combattre, devenir un héros, mourir peut-être. Oui j’assume cet héritage de mon grand-père, ces histoires de conquêtes, de combats de barouds sabre au clair.

Bien que peu pratiquant, j’ai une pensée pour lui et suis sure qu’il est à mes côtés. Il est là et s’aura me guider, alors cash…

« Aucun problème oui »

A peine ma réponse expédiée il saisit le téléphone, compose et aussitôt comme si son interlocuteur avait la main soudée au combiné une conversation s’installe.

« J’ai votre homme, adjudant Denjean »l’inconnu parle, mon colon l’écoute d’un air sérieux et grave, acquiesce, silence « oui, ok » silence. Moi calé dans le fauteuil j’élabore déjà mon départ, ce qu’il va en découler, ce que je vais devoir régler, en aurais-je le temps ? Je sais qu’avec de la méthode tout devrait se dérouler pour le mieux. Je sais aussi qu’il ne faut pas s’emballer, tant que je ne suis pas dans l’avion, je ne suis pas parti et ne suis qu’un nom sur une liste de départ en opération. Nous sommes un mercredi et les choses vont s’accélérer et bien sûre le « système démerde » va s’enclencher comme tout départ quand cela ne se fait pas en unité constituée où tous les rouages sont bien huilés. Pas de panique, j’ai un avantage, l’avantage du déjà vu avec le golfe. A vrai dire, un départ en solo ne me déplaît pas, être acteur et metteur en scène à la fois me réjouit même. Cerise sur le gâteau, la partie financière n’est pas à négliger, le pactole sera le bien venu pour consolider ma réinstallation et voir l’avenir plus serein si retour il y a.

Assis dans le fauteuil, je me demande quand leur conversation va s’interrompre, de temps en temps je surprends un regard furtif, un griffonnage sur son sous-main fait avec son stylo mont blanc, des ronds, des carrés, des traits, la pointe passe et repasse frénétiquement sur l’esquisse comme pour bien imprimer et graver la page du dessous.
Salutations d’usage il raccroche et se jette sur son haut dossier, les bras bien calés sur les accoudoirs ces doigts tapotant ces derniers.

« Bien, vous préparez votre départ, vous allez au bureau personnel régler votre ordre de mission et vos plaques d’identités, à l’habillement pour votre « paco » (paquetage) à l’infirmerie pour récupérer votre dossier médical restreint, à l’armurerie pour votre armement, vous partez demain après midi d’Istres. Demain matin le commandant de base veut vous voir à dix heures. »

Je sauvegarde toutes ces informations au plus profond de moi. J’ai environ quatre heures devant moi pour ce marathon administratif. J’échange hypocritement quelques mots au sujet de mon remplacement au bureau et je m’entends dire qu’on verra bien. Soulagé, sourire en coin je dispose et rejoins ma cellule où dans un sac-poubelle je récupère mes affaires perso et fais un semblant de rangement. Je ferme les armoires, les tiroirs, les clefs bien en évidence sur le bureau, un dernier regard, une autre vie m’attend, le départ est lancé.