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couverture du livre Souvenirs de famille d'une petite paysanne écrit par Martenon Gérard

Martenon Gérard

Souvenirs de famille d'une petite paysanne

20.69 € TTC

Frais de port inclus France
Métropolitaine uniquement

180 pages
A5 : 14.5 x 20.5 cm sur papier 80 g offset
Style litteraire : Roman
Numéro ISBN : 978-2-35682-061-7

Présentation de Souvenirs de famille d'une petite paysanne


En cette deuxième moitié du XIXe, Marie Charquet et les siens vivaient paisiblement dans une grande maison neuve, au Désert d'Entremont en Chartreuse savoyarde. La famille comptait alors le père, la mère, le grand-père, la tante et sept enfants, tous en bonne santé et particulièrement éveillés. "C'était le plus heureux temps que j'ai connu dans la famille. Des bras pour tous les travaux, du courage pour toutes les besognes. Travail soigné, récoltes abondantes, activité au-dehors, animation au-dedans.

La santé, la paix, la joie, tout était réuni pour rendre heureux les parents, égayer les enfants dont l'essaim joyeux remplissait la maison." Mais un jour la santé fragile du père se détériora. La situation économique de la famille devint si inquiétante que dans l’urgence on dut se séparer hâtivement de l'un de ses enfants. Et évidemment, c'est la plus "négociable" des filles qui fut sacrifiée : Amélie. Elle était brillante, intelligente, affectueuse, d'un caractère gai et convivial…"elle avait la parole facile, le verbe éloquent et gracieux…" C'est elle que l'oncle Ambroise - le frère de sa mère – emmena chez lui au Mans, alors qu'elle avait juste ses douze ans".

Cette génération ne devait jamais se remettre de cet "abandon". Six mois plus tard, à Noël, la mort du père ne fit que renforcer la culpabilité et quand le grand-père décédera, à Pâques, l'état de catastrophe s'abattit sur la famille. En neuf mois cette famille venait de basculer dans la misère. C’est cette histoire que nous raconte Marie Charquet à travers les personnages qui ont marqué sa vie


Extrait du livre écrit par Martenon Gérard


La Meilleraye

Quand je songe à mon père, je revois un homme de taille moyenne, les cheveux blonds, les yeux bleus, le teint clair, la barbe toujours rasée (sauf pendant sa dernière maladie), le visage souriant, le regard fixe, sans être importun. Il est vêtu de gros draps ou de velours, comme à la campagne, porte un feutre noir à large bord et de gros souliers ferrés.
Cet homme est bon, sensible, vif quelquefois et aime à vivre au milieu des siens. Sa grande joie est de se voir entouré par ses nombreux enfants…
Voilà mon père ! et c'est par la pensée seulement que je le verrai désormais. Il dort son dernier sommeil dans le petit cimetière du pays natal.
Mes frères Alexis [45] et Pierre [47] me le rappellent assez fidèlement. Alexis [45] est plus grand, mais reproduit exactement ses traits. Pierre [47] a sa taille et son sourire. En les voyant, maintenant qu'ils sont devenus des hommes, j'ai l'impression de revoir mon père, lorsqu'il était encore au milieu de nous.
Son souvenir fait passer devant moi, tous les moments que j'ai vécus avec lui. Tantôt je le vois joyeux et gai, se mêlant à nos ébats d'enfants et faisant
En 1867, à la fin de son service militaire, il reçut un Certificat de Bonne Conduite, censé faciliter sa réinsertion dans la vie civile. Pour l’identifier, en l'absence de photographie, ce document précise : cheveux et sourcils blond foncé, yeux bleus, front découvert, nez pointu, bouche moyenne, menton rond, visage ovale, taille 1m57.

sauter les plus jeunes sur ses genoux, pendant que ma mère vaquait aux soins du ménage. Tantôt surveillant nos devoirs et nos leçons de classe, présidant les repas, dirigeant les travaux, et le soir, assistant à la prière de famille, que les aînés disaient à haute voix à tour de rôle.
Tante Elisabeth [14], étant institutrice et faisant la classe au pays, s'était chargée de son instruction ; il n'eut pas d'autres maîtres. Son savoir était au-dessus du niveau ordinaire des gens de la campagne, d'un style facile, tournant correctement une lettre et faisant sans peine ses comptes d'occasion. Plus tard, lorsqu’Amélie [43]3 et moi, faisions, le soir, nos devoirs de classe, il surveillait nos exercices de
"Alexis est plus grand, mais reproduit grammaire et se mêlait à nos leçons exactement ses traits"
de géographie et d'histoire.
Quoique la tante Elisabeth [14] fût très autoritaire, il se ressentit toujours de cette éducation féminine, sur laquelle avait aussi influencé la tendresse pieuse et douce de sa mère et de ses tantes Jeanne [17] et Françoise [15]4. Il n'avait rien de dur et de cassant comme les autres hommes du village ; pas de mots grossiers à son service, ni de jurement, comme j'en entendais chez les voisins et qui m'apeuraient. Je pensais quelquefois à part moi :

- Si mon père jurait, comme certains hommes que j'entends, j'aurais peur de lui…
Il nous corrigeait d'un mot sec ou d'un coup de chapeau… Je ne lui ai vu donner le fouet qu'une fois et c'est moi qui l'ai reçu. J'avais depuis quelque temps des idées fixes de désobéissance pour le choix des pâturages et il fallut ce coup-là pour m'en guérir complètement.
Sa présence seule suffisait ordinairement pour éviter toute résistance et, malgré ma répugnance à prendre l'huile de foie de morue, avant déjeuner je m'exécutais pourtant, sans grimace, lorsque mon père était à la maison. Ce qu'il ne sut jamais, ce fut pourquoi la bouteille finit si vite et comment, aidée d'une industrieuse compagne, le fortifiant de malheur se transforma en luminaire, pendant le mois de mai, à l'autel de la Ste Vierge. L'effet fut sans doute meilleur !..
Intelligent et adroit de ses mains, il s'ingéniait à faire lui-même ce qui était nécessaire pour la maison : tables, lits, chaises, armoires, etc. Pour la culture : char, joug, tombereau, herse et charrue. Les outils pour le foin et les moissons. Il prenait aussi à son compte la fabrication de la chaussure d'hiver pour les petits et les grands. La boîte à gants de ma mère et de ma marraine, fermant par une coulisse glissante, était son ouvrage. Elles étaient gantières à leurs heures et il fallait que paquets et douzaines fussent rangés en lieu sûr.

Plus tard, lorsqu'il se vit entouré d'une jolie couronne d'enfants, il nous faisait la surprise de menus objets ou de jouets très simples, que nous appréciions beaucoup cependant.

1 La tradition voulait que, tous les soirs, durant le mois de mai, consacré à la Vierge Marie, les habitants de chaque village fassent la prière en commun. On érigeait donc une "chapelle" (avec statue de la Vierge, angelots, luminaires, nappes, dentelles et fleurs) dans une ou plusieurs maisons suivant la taille du village. Ce n'était pas obligatoirement la même maison chaque année.

• Il y avait au Désert, trois "chapelles" : une au "sommet", une au "milieu" et une au "pied" du village. La partition du village en trois secteurs géographiques distincts était une réalité physique et correspondait à une implantation ancienne.

2 L’unité de mesure des gants est la douzaine de paires.
Le terme « gantières à leurs heures » laisse penser, à tort, que la ganterie était une activité secondaire ; c’était au contraire une activité majeure, puisque c’était la seule rentrée fiable et régulière d’argent liquide. Avec la ganterie, les femmes ont acquis une certaine reconnaissance et sans doute un peu d’indépendance, malgré le surcroît de travail.

Les petites étagères pour statues que nous appelions grandiosement de
110s "chapelles" ; nos règles de classe, pour Amélie [43] et moi qui étions déjà des écolières d'importance ; nos minuscules boîtes à " becs " (à plumes) longues de quelques centimètres et fermant par un tiroir, étaient faites par la main paternelle.

Les petits frères avaient pour s'amuser toute une collection de sifflets et de trompes en branches de frêne ; puis les fameuses bombardes en bois de sureau, avec leurs balles d'étoupe, qui se transformaient dans l'occasion en redoutables seringues à eau fraîche ; et jusqu'au vulgaire "maroillat" (moulinet) où l'on jouait avec des boutons de culottes.

Notons aussi la luxueuse crécelle en bois d'if, qui faisait pas mal de tintamarre et que l'on portait à matines, la semaine sainte, pour rehausser l'Office des ténèbres.

Enfin la toupie ronflante, dont il fallait respectueusement s'écarter et pour laquelle grand-père confectionnait une ficelle avec du chanvre tout neuf !

Joseph [44] avait eu, étant tout petit, pour se promener un chariot tout en bois, à roues très basses et siège cannelé. Il ressemblait en petit, à celui Durant les trois jours de la semaine sainte (les jeudi, vendredi, samedi) qui correspondent à la Passion et à la mort de Christ pour l'église catholique romaine, les cloches et même la clochette des acolytes restent silencieuses en signe de deuil. Aux offices, on remplaçait la clochette par une crécelle. que les illustrations des vieilles histoires de France, prêtaient aux Rois Fainéants pour leurs promenades de gala. Mais au lieu de bœufs, c'était la marraine ou les grandes sœurs qui tiraient la voiture, avec un petit timon en alisier, menu comme un aiguillon.

Pour les garçons encore, plus particulièrement pour Joseph [44] le plus grand, une jolie luge à une place. Mais un jour d'hiver, où la neige était dure et la piste très bonne, ce cher enfant revint à la maison en traînant son véhicule, le front ouvert et la figure en sang. Mon père effrayé la confisqua pour jamais !
Descendant dans la pratique, et à mesure qu'un besoin nouveau se faisait jour, il fabriqua un siège à roulettes, avec appui jusqu'aux bras, où les petits apprenaient à se tenir debout et à faire leurs premiers pas. Comme aussi les petites chaises basses, fermant soigneusement par une planchette à cheville, laquelle servait provisoirement de table au bébé, qui s'y laissait volontiers encadrer.

Puis des meubles quelque peu sérieux : le pressoir à serrer le fromage. La petite étagère en noyer ornée de dentelures, où trônait le réveil en cuivre, qui donnait l'heure à toute la maison. Le guéridon de la lampe, où s'enfonçaient des globes en verre pour les travailleuses à l'aiguille. Il ne faut pas oublier le berceau et tous ses agrès, les petits lits-corbeilles, faits avec des bâtons polis, garnis d'osier ou des côtes de noisetiers et qui s'ajoutaient les uns près des autres, dans l'une ou l'autre des chambres à
1 Joset Sijô [44] racontait : « in mè sharotan bâ pè la Lâbya, zhu si alâ tâpâ contrè l’anglo dè la maïzon dè lô Milè è kan mon pârè m’a viu rèvini plin dè san ul a éklapâ lu sharè » en faisant de la luge à la "Labye", je suis allé percuter l'angle de la maison des Miles [plan cadastral n° 785] et quand mon père m’a vu revenir plein de sang, il a cassé la luge.

2 La lampe à pétrole (ou la bougie) donne une lumière diffuse qui ne permet pas de faire des travaux d'aiguille précis. Aussi pour travailler, les femmes mettaient la lampe au centre de ce petit guéridon dont le bord circulaire était percé de trous pour recevoir des globes en verre remplis d'eau. Ces globes concentraient la lumière. Il suffisait aux ouvrières de s’installer dans le rayon lumineux concentré d'un des globes et de se positionner en distance pour choisir la taille et l’intensité du point lumineux (l’intensité du point lumineux est inversement proportionnelle à la taille). Le compromis taille/intensité donnait un point lumineux d’un à deux centimètres de diamètre. La forme circulaire de ce guéridon permettait d’optimiser les moyens : une seule lampe pour plusieurs ouvrières.

Plus tard, avec les travaux à la machine, c'était le globe monté sur un support (éventuellement une boîte de conserve) que la couturière réglait pour avoir un point lumineux sur son pied de biche. Il fallait une lampe par ouvrière et certain mari pestait contre ce gaspillage !

coucher, à mesure que grossissait la famille. Lorsque j'aurai encore nommé toute la vannerie de ménage : paniers, corbeilles, paillasses à pain, ruches d'abeilles, n'aurai-je rien laissé à dire ?
Aussi, lorsqu'il ne fut plus, que de choses manquèrent aux besoins de la famille, avant que les aînés des garçons fussent à même d'y pourvoir !

- Que c'est triste une maison sans homme ! dira plus tard ma mère. Elle en avait senti le désagrément, hélas ! pendant bien des années.

Pour arriver à ce résultat, mon père avait son établi au fond de la pièce d'entrée. Il y travaillait les jours de pluie à ses moments libres et l'hiver, quand toutes les récoltes étaient casées. La grande armoire en noyer, "le redressoir" comme on l'appelle encore, avait un tiroir exclusivement destiné à ranger les outils du papa. Il n'était pas permis aux enfants d'y jamais rien prendre pour s'amuser.
1 Attention chez nous la pièce d'entrée est la cuisine : là, où se trouve la cheminée pour faire la cuisine et… brûler les copeaux.

• Les cheminées monumentales à feu ouvert « consomment » beaucoup d’air. Il est de notoriété publique que devant de telles cheminées, "on se cuit la face et on se gèle le dos". Cet air arrivait principalement par les joints de la porte d’entrée (ou plus exactement par l’absence de joints) et l’hiver cet air glacial qui traversait la pièce, la rendait très inconfortable. Aussi vivait-on exclusivement dans la "grande chambre" exempte de courants d’air, la cuisine étant réservée aux activités. Il n’y avait d’ailleurs jamais de table dans la cuisine, hormis quelquefois la "pâtière" (table pour pétrir et conserver le pain, en français : la maie). La cheminée ne servait qu’à la cuisine, le chauffage n’étant qu’un sous-produit.
2 Le "redressoir" et l'établi dans la "cuisine" sont une configuration classique dans la maison cartusienne de montagne.